Bon, je sais que ça change un peu de ton par rapport aux autres articles, mais je trouve tellement ENORME que quelqu'un ait pu écrire une définition, une location aussi claire sur le Mal...je suis retombée récemment sur ce texte de Ratzinger que j'avais sélectionné en 1997...j'en suis d'ailleurs la première surprise, comment l'avais-je compris à l'époque? Tout, absolument TOUT, est dedans.

Personne ou « non-personne » ?

La pensée moderne dispose, me semble-t-il, d’une catégorie qui peut nous aider à comprendre à nouveau plus précisément la puissance des démons, dont l’existence, il est vrai, est indépendante de cette catégorie. Les démons sont une puissance du « Entre » auquel l’homme ne cesse d’être confronté, sans qu’il puisse la fixer comme une chose. C’est très précisément ce que Paul a en tête lorsqu’il parle des « dominateurs de ce monde de ténèbres » : lorsqu’il dit que, contre eux – ces esprits du mal qui sont dans les airs -, notre combat n’est pas dirigé contre la chair et le sang (Ep 6,12). Il est dirigé contre ce « Entre » fermement établi, qui tout ensemble enchaîne les hommes les uns aux autres et les coupe les uns des autres ; ce « Entre » qui les violente, en jouant devant eux le jeu de la liberté. On a là un trait tout à fait précis du démoniaque : son absence de visage, son anonymat. Lorsqu’on demande si le diable est une personne, on devrait plus justement répondre qu’il est la non-personne [ou l’anti-personne : die Un-person, avec le Un- privatif] de désintégration, la ruine de l’être-personne, et c’est pourquoi il est caractéristique de sa nature de se présenter sans visage ; sa force propre est de ne pas se laisser reconnaître. Reste en tout cas que ce « Entre » est une puissance réelle, mieux : un ensemble de puissances, et non pas simplement une addition de je humains.

La catégorie du « Entre », qui ainsi nous aide à comprendre de manière neuve la nature du démon, nous rend par ailleurs un autre service, parallèle. Elle permet de mieux éclairer ce qui se présente comme une contre-puissance, une contre-puissance devenue également toujours plus étrangère à la théologie occidentale : le Saint-Esprit. Nous pourrions dire à ce propos : le Saint-Esprit est ce « Entre » dans lequel le Père et le Fils sont un, comme étant un et même Dieu : c’est dans la force de ce « Entre » que le Christ va à la rencontre du « Entre » démoniaque qui partout se tient prêt à intervenir (dazwischen) et entrave l’unité.

 

Cardinal Joseph Ratzinger