J'écris ce billet "on the spur of the moment", si vous le trouvez glauque, s'il vous déprime, stoppez net votre lecture.

Ce soir, je pense à un ami qui doit se sentir bien seul, même s'il est entouré de millions de gens qui l'adorent (j'exagère à peine). Je l'ai rencontré à une soirée il y a quelques années, chez une amie; je ne connaissais personne, il était entouré de sa bande de potes, on a flirtouillé et il s'est comporté comme le dernier des connards. Très vite, je me suis méfiée, il avait un discours totalement incohérent; un soir, il m'a proposé de venir au concert donné par un de ses amis, et je n'ai plus eu de nouvelles. Quelques mois plus tard, il m'a rappelée en me disant encore n'importe quoi, plusieurs fois, et je l'ai à chaque fois envoyé aux pelotes (c'est ça l'expression??). J'ai fini par accepter de le revoir, encore bien des mois plus tard, et je lui ai balancé tout ce que j'avais sur le coeur de cette "relation"; il n'en revenait pas de s'être comporté aussi mal. Je dois admettre que cette fois-là, je n'ai pas reconnu le type incohérent de la "première fois". Nous avons discuté une nuit entière, il m'a demandé de tout lui raconter de son comportement lorsque nous étions sortis ensemble. Puis il m'a raconté ce qu'il traversait à l'époque, où il travaillait 18h/24, 7j/7, sous une pression incroyable. Les quelques nuits que nous avions passées ensemble m'avaient permis de voir qu'il avait effectivement un sommeil très perturbé, et que même en dormant il pensait travailler.

Depuis, nous sommes devenus amis. Timidement, mais fondamentalement. Et un peu à l'écart du monde. Et je sais qu'il fait partie des gens sur qui je peux compter, même si, dans cette amitié, c'est moi qui suis instable. J'avance, je recule, je le fuis pendant des mois et je reviens d'un coup, mais lui est là, fidèle au poste, inlassable, avec ses grandes oreilles.

Il y a quelques mois, au mariage de l'amie chez qui nous nous étions rencontrés (il n'était pas là), je suis tombée sur son meilleur ami. J'avoue que je ne me souvenais plus de lui; en revanche, lui me "connaissait parfaitement". C'est un type d'une douceur et d'une délicatesse incroyables, tout comme sa fiancée, que j'apprécie beaucoup également. Dans la discussion, ils m'ont bien fait comprendre que je comptais beaucoup pour B. Au passage, j'admire énormément la force d'amitié des hommes entre eux, indéfectible, sans aucun jugement, avec leur façon bien à eux de gérer les crises, très pragmatique. Quand en plus ces amis sont des gens droits, francs et courageux, mon admiration n'a plus de limites.

G. et A. m'ont parlé de cette période où B. n'allait pas bien, de leur propre désarroi (dans tout ce groupe d'amis), et de la pudeur de B. qui était trop pudique pour demander de l'aide à qui que ce soit. Je me suis rendu compte que finalement, la seule personne à qui il ait parlé de cette période avec honnêteté, y compris dans ce qu'il y avait de plus irracontable (les humiliations subies), c'était moi...

B., c'est une épaule sur laquelle je me suis largement appuyée quand ça n'allait pas, constant, attentif, ne cherchant jamais à minimiser les choses.

Aujourd'hui, B. s'apprêt à réaliser son plus grand rêve, celui avec lequel il nous saoule tous depuis le premier jour. Il part "enfin" aux USA monter sa boîte, tout est fin prêt, il part début septembre. La dernière fois que je l'ai vu, il y a quinze jours environ, il partait dans le Sud dans sa famille paternelle pour un mois et s'en réjouissait. Ce soir, je trouve un mail d'appel au secours, toujours aussi pudique. Il est revenu avec deux semaines d'avance, et ça a visiblement été très pénible. Il me dit que pour la première fois de sa vie, il est confronté à la maladie, et que son père est en plus colérique et hyper nerveux. Et que son assurance de ces derniers temps sur son départ était une façade, que sur le fond il pète de trouille. Pourtant, il m'a toujours dit que sa "vraie famille" était là-bas, et c'est vrai qu'il a toujours été accueilli comme un prince sur place. En même temps, j'ai remarqué qu'il avait toujours des trémolos dans la voix quand il parlait de quitter ses amis d'ici, notamment le fameux G. qui est au moins aussi triste, mais heureux qu'il réalise son rêve.

Je ne sais pas comment aborder le sujet avec lui, sous quel angle, et ça m'angoisse. Je suppose qu'il s'adresse à moi parce que je "connais bien le problème" de la maladie, et des graves problèmes de caractère d'un parent (ou des deux). Je suis capable d'en parler à mon sujet, mais radicalement incapable d'en parler pour d'autres, tellement je me sens nulle. En fait, c'est justement le seul sujet qui me laisse sans voix. Et pourtant celui sur lequel je voudrais pouvoir être apaisante, mais dans ma tête comme dans mon coeur, c'est le grand oualou, et je vais encore être à côté de la plaque.

Le connaissant, je sais qu'il a surtout besoin d'un peu de tendresse et de réconfort, et moi c'est le moment où je pars dix jours en vacances, j'en ai impérativement besoin, je pars demain matin et j'ai déjà reporté mon départ de plusieurs jours.

Ca va encore être un rendez-vous manqué, sans doute pas tellement rattrapable, et ça me fend le coeur...:-(